Interdire la circoncision : pour la santé de l’enfant, vraiment ?

C’est le nouveau débat qui agite promoteurs des droits individuels d’un côté et défenseurs des libertés religieuses de l’autre. L’interdiction de la circoncision, soit l’ablation du prépuce. La question fait actuellement l’objet d’une proposition de loi en Islande. En Flandre, des médecins et des philosophes viennent également de se prononcer contre la circoncision. Après le burqini, les repas halal dans les cantines, l’abattage rituel, voici  donc la nouvelle toquade des islamophobes pour stigmatiser davantage les communautés musulmanes.

Pour autant, peut-on automatiquement taxer d’islamophobie toute personne favorable à l’interdiction de la circoncision ? Disons-le tout net : la réponse est non. Pour la simple raison que cette pratique induit une question légitime : a-t-on le droit, en tant que parent, d’imposer une marque confessionnelle irréversible à son enfant, alors que celui-ci n’a pas encore atteint l’âge nécessaire pour poser ou non son consentement. Cette question doit pouvoir être débattue sereinement, sans être balayée par un simple « on a toujours fait ainsi. » Les mentalités peuvent changer et il n’est pas surprenant que la législation se fasse le reflet des évolutions sociétales.

Cela étant, il est étonnant de constater que les débats actuels portent finalement très peu sur la question de la liberté religieuse de l’enfant (et adulte en devenir) versus celle de ses parents. Non, l’angle retenu pour aborder ce sujet est la santé de l’enfant. Avec, à la clé, l’amalgame épouvantable entre circoncision et excision. Pour rappel, la circoncision est une pratique religieuse, commune à l’islam et au judaïsme, qui n’enlève rien au plaisir de l’homme durant l’acte sexuel et n’entraîne pas de complications médicales. Au contraire, elle aurait plutôt tendance à prémunir des infections. Pour sa part, l’excision n’a absolument rien à voir avec la religion et relève uniquement de la coutume dans certaines sociétés d’Afrique, du Moyen-Orient et de l’Asie du Sud-Est. Contrairement à la circoncision, cet acte barbare prive les femmes qui en sont victimes de plaisir sexuel, dans la mesure où il consiste en l’ablation du clitoris, parfois aussi celle des petites lèvres, voire même la suture des grandes lèvres. Inutile de dire que, dans le cas de l’excision, les répercussions médicales peuvent être terribles.

On comprend dès lors très mal que la confusion entre ces deux pratiques perdure dans certains esprits. On ne comprend pas davantage l’argument fondé sur la santé de l’enfant et brandi par les promoteurs d’une interdiction de la circoncision, dans la mesure où l’Organisation Mondiale de la Santé est favorable à l’ablation du prépuce comme moyen pour limiter les risques de contamination par des maladies sexuellement transmissibles.

On parle également de la circoncision comme d’une mutilation du corps de l’enfant. Mais, dans ce cas, pourquoi ne s’indigne-t-on pas aussi du perçage des oreilles des bébés et des petites filles ? Parce que cette pratique n’est ni religieuse, ni propre à une communauté en particulier ? Parce que, finalement, tout le monde le fait ?

De plus, est-il raisonnable d’affirmer que, dans notre société, la santé de l’enfant est un critère supérieur à tous les autres ? Peut-on décemment avancer cela, lorsqu’on sait que les biberons dans lesquels boivent nos bébés contiennent du Bisphénol-A, un perturbateur endocrinien reconnu comme tel de longue date ? Nos élus politiques sont-ils jamais parvenus à imposer au monde industriel une interdiction de cette substance toxique au nom de la santé de l’enfant ? Non, bien sûr, puisque l’intérêt des plus petits ne prime en tout cas pas sur l’intérêt économique.

Enfin, comment peut-on invoquer la santé de l’enfant, si l’on réfléchit deux secondes aux conséquences d’une interdiction de la circoncision. Il est pourtant évident qu’elle conduirait certains parents juifs et musulmans, qui n’ont pas les moyens de payer une opération à l’étranger, à faire appel à des circonciseurs sans formation médicale, ni accès à un environnement hospitalier.

La vérité, c’est que, avec le sujet de la circoncision, il est moins question de protéger la santé de l’enfant que de permettre à certains élus de surfer sur la vague d’islamophobie qui déferle à intervalles réguliers sur l’Europe. Même une nation comme l’Islande, à la base plutôt ouverte et modérée, n’échappe plus à cette logique. Aux élections de 2014, le parti du Progrès (centre-droit) qui, jusque-là, pataugeait dans les sondages, a ainsi pu constater l’effet bénéfique de son opposition à la construction de la première mosquée du pays.

Refuser l’édification d’un lieu de culte musulman dans un Etat qui en est dépourvu est un exemple d’islamophobie grossière. Beaucoup plus subtile est l’opposition à la circoncision, à l’abattage rituel, au voile… Dans le premier cas, on peut masquer ses motivations xénophobes en invoquant les droits de l’enfant ; dans le second, les droits des animaux (pourtant quasiment inexistants) ; dans le troisième, ceux de la femme (en omettant, bien sûr, de reconnaître que, en Europe, la majorité des femmes voilées se couvrent de leur plein gré), etc.

Tiens, parlons-en, justement, des droits de la femme. De sa santé. Cela fait quinze ans que des féministes dénoncent sans relâche le recours trop systématique à l’épisiotomie. Lors de l’accouchement, cette opération consiste à inciser le vagin pour faciliter le passage de l’enfant. Normalement, elle ne devrait être pratiquée qu’en cas de risques cardiaques pour le bébé, ou si celui-ci présente une tête particulièrement grosse. En Belgique, cependant, 36 % des femmes subissent une épisiotomie au moment d’accoucher. Ce chiffre monte à 56 % lorsqu’il s’agit d’une première naissance. Souvent pratiquée sans le consentement de la patiente, cette opération n’est pourtant pas sans conséquence. Il faut parfois des semaines avant que la jeune mère puisse à nouveau s’asseoir sans douleur. Or, il est possible de faire autrement. En France, certaines cliniques, conscientes des excès du corps médical, sont parvenues à faire tomber le nombre d’épisiotomies qu’elles pratiquent à seulement quelques pourcents.

Le désintérêt du monde politique pour ce problème de santé publique, réel celui-là, est d’autant plus atterrant lorsqu’on le met en parallèle avec le battage qui entoure la question de la circoncision. On en viendrait presque à regretter que l’épisiotomie ne puisse être assimilée, d’une façon ou d’une autre, à une coutume islamique. Nul doute qu’alors, il se trouverait une ribambelle de politiciens pour soudain s’émouvoir de cette pratique et réclamer qu’on en limite le recours. D’un point de vue médical, ce serait beaucoup plus opportun que les atermoiements actuels autour de la circoncision, qui ne font que cliver la population.

Ariane Laslo

Journaliste à tendance kamikaze, islamo-gauchiste dans cette vie, probablement judéo-bolchévique dans la précédente. Décoloniale radicale, féministe rabique et décroissante assumée. Pro-paix, pro-amour, pro-société de l’inclusion totale, sauf pour les adorateurs de Léopold II et Israël, Milton Friedman, Zemmour, Fourest, Deneuve et Orelsan.