« Affaire Damso » : un dilemme pour les féministes intersectionnelles ?

Peut-on s‘en prendre à un rappeur noir, aux paroles misogynes, sans faire le jeu des racistes ? Cette question divise les féministes intersectionnelles, qui se voient sommées de choisir : se solidariser, coûte que coûte, de toute personne issue d’une minorité ethnique, ou faire primer leurs revendications féministes.

Il y a quelques mois à peine, avant la vague #MeToo et son déferlement de témoignages de violences sexuelles subies par des femmes, l’affaire serait probablement passée inaperçue. Le choix du rappeur Damso pour composer l’hymne des Diables rouges aurait certes fait hurler dans les cercles féministes, mais guère au-delà. Il est vrai que les chansons du jeune homme sont au lyrisme musical ce que « Gorge profonde » est au cinéma romantique. Quelques extraits pour en juger :

J’ai juste assez de monnaie pour baiser une prostituée
J’m’en vais à rue d’Aerschot solo pour m’faire lécher les couilles
J’vais niquer sa mère, lui faire regretter son métier

Quotidien de baisé »)

Pendant que l’autre chiale, d’ailleurs pourquoi tu chiales ?
T’as plus de mac donc j’vais te l’enfoncer
Profond jusqu’aux cordes vocales
Elle stresse, devient toute blanche comme ses fesses
A peur que j’l’agresse, en détresse

Une âme pour deux »)

Salope, ferme ta gueule, pour le prix d’un j’te mets deux doigts
Connexion Bruxelles jusqu’à Aulnay-Sous-Bois
Hey pute on est où là?
J’te baise comme une chienne pourtant tu portes le foulard
Avec des « si » j’serais intouchable comme Omar

Pinocchio »)

Pendant des semaines, nos féministes nationales ont tempêté contre la perspective d’un Damso poussant la chansonnette au Mondial, sans succès. Il a fallu que les sponsors s’en mêlent, pour que l’Union belge de football revienne sur son choix. Exit, donc, le bellâtre au verbe fleuri. Depuis, les militantes féministes sont vues comme les nouveaux fers de lance du racisme anti-Noirs. D’où cette question à celles et ceux qui promeuvent l’intersectionnalité des luttes : les féministes font-elles systématiquement le jeu des xénophobes lorsqu’elles critiquent un homme racisé ? La question ne manque pas d’intérêt, surtout pour les femmes qui appartiennent elles-mêmes à des minorités ethnoculturelles et qui se retrouvent prises entre deux feux.

D’abord féministe, ou antiraciste ?

La vérité, c’est que, dans « l’affaire Damso », on tente un peu vite de bâillonner les militant.e.s qui se réclament des deux combats. Car, au final, il ne s’agit nullement de censure. Personne n’interdit à l’étoile montante du rap belge de se produire dans des salles de concert et des festivals. Non, il est simplement question de ne pas ériger un chanteur sexiste et misogyne en symbole de la Belgique dans une compétition internationale. « Oui, mais, avant, on a bien eu le Grand Jojo qui a composé l’hymne des Diables. Lui aussi était sexiste et, en plus, raciste ! » Et alors ? Les temps changent, la société évolue. Ce qui était acceptable hier ne l’est plus aujourd’hui. On ne va quand même pas s’en plaindre. « Oui, mais, Damso, il est Noir. Choisir un Noir pour composer l’hymne de l’équipe nationale, c’est quand même un beau symbole ! » Et bien justement, parlons-en, des symboles. Le combat antiraciste a-t-il arrivé à un tel point mort qu’il faille désormais se contenter d’initiatives aussi symboliques qu’anecdotiques ? Dans le milieu du sport, on ne trouve pas de racisme plus répugnant que celui qui sévit dans les gradins des stades de football. Cela fait des années qu’on entend des hurlements de singe et des insultes innommables à l’adresse de joueurs d’origine africaine, sans que les instances dirigeantes n’aient jamais opté pour des mesures radicales afin de stopper le problème. Et, comme par hasard, on choisit un Afro-descendant pour symboliser musicalement la Belgique. Il y a quatre ans, c’était le chanteur métis Stromae. Franchement, vous ne trouvez pas la ficelle un peu grosse ?

La vérité c’est que, sans l’intervention des mouvements féministes (ou plutôt des sponsors, dont l’avis a pesé plus lourd dans la balance), Damso aurait juste servi d’alibi à un milieu sportif qui, en Belgique comme en Europe, est totalement gangréné par le racisme. Car, dans l’absolu, le rappeur à la misogynie « hardcore » n’est pas un problème pour le système. Au contraire, il suffit d’écouter ses chansons pour comprendre que le jeune homme a parfaitement intégré les valeurs du capitalisme et du patriarcat. Il en va de même pour son équivalent blanc, Orelsan, qui, lui aussi, rivalise de saloperies sexistes dans ses chansons. Ca n’a pas empêché le jury des Victoires de la Musique de le couronner lors de son édition 2018. Là aussi, les féministes se sont époumonées pour réclamer le retrait de ses trophées. Sans, cette fois, être suivies par l’un ou l’autre sponsor. Reconnaissons, en effet, que la violence verbale contre les femmes passe toujours plus facilement lorsqu’elle est le fait d’un Blanc, plutôt que d’un Noir.

Medine, Z.E.P., Mennel, l’autre censure

Au regard de ce que notre société tolère ou non, des artistes comme le rappeur Médine, le chanteur Saïdou du groupe Z.E.P. et, dans une autre mesure, la chanteuse Mennel, s’avèrent beaucoup plus problématiques. Contrairement aux rappeurs racisés qui se contentent de seriner des « toutes des putes, sauf ma mère », ces artistes mettent à mal les fondations néocolonialistes de notre société, qu’ils révèlent de manière directe (ou indirecte, comme dans le cas de Mennel). Prenons Médine, rappeur qui, outre l’outrecuidance de mettre en avant son islamité, a carrément osé pondre une chanson intitulée « Don’t laïk ». Et ça n’est pas passé. Mais alors, pas du tout. Un Damso peut claironner « J’suis très méchant quand couilles tu me les casses (putain). J’pourrais t’égorger, te voir vider de ton sang, finir mes jours en prison, sans jamais regretter mes actes. » Un Orelsan peut chuinter « J’bois, baise, jusqu’à c’que t’en sois mal en point (…) J’respecte les shneks avec un QI en déficit. Celles qui encaissent jusqu’à finir handicapées physiques. » Aucun problème. Cela relève de la liberté artistique et du sacro-saint droit à la provocation de tout rappeur qui se respecte. Par contre, le fameux « Crucifions les laïcards comme à Golgotha » de Médine ne pouvait être perçu que comme un appel au meurtre, justifiant sa mise banc médiatique de manière irrévocable. Lorsqu’on parle de censure à caractère raciste, voici donc un exemple autrement plus parlant que celui de Damso.

Autre cas emblématique, la chanson « Nique la France » du groupe Z.E.P., qui dénonce le racisme et le néocolonialisme hexagonal et qui obligea son auteur, Saïdou, à se ruiner en frais de justice pour assurer sa défense lors des différents procès qui lui furent infligés. Et il est, bien sûr, loin d’être le seul rappeur racisé et engagé qu’on tenta de réduire au silence à coups de procès onéreux.

Enfin, n’oublions pas la chanteuse Mennel, contrainte de quitter l’aventure « The Voice », après que des internautes d’extrême-droite eurent déterré ses anciens « tweets » polémiques. Des réflexions maladroites, que la jeune fille formula au lendemain des attentats de Charlie Hebdo puis de Nice et, surtout, au sortir de son adolescence. Le genre d’erreurs de jeunesse qui lui aurait été très certainement pardonnées si elle n’avait pas, ô sacrilège suprême en terre de laïcité politique, eu l’audace de porter un turban devant des millions de téléspectateurs. Un outrage qui lui coûta sa place dans l’émission, mais aussi son emploi d’enseignante dans un lycée. Et la croisade à son encontre ne s’arrête pas là puisque, ce mois-ci, elle se retrouve à nouveau diabolisée en couverture du magazine Causeur. Personne ne s’en émeut. Un fait d’actualité chasse l’autre. Et pourtant, l’injustice qui frappe Mennel est sans doute la pire de toutes celles précédemment citées. Car Mennel est la seule artiste à avoir été blacklistée non pour ce qu’elle a chanté, mais uniquement pour ce qu’elle est : une femme racisée, qui affiche son appartenance à la minorité musulmane. Et, contrairement à Damso qui verra exploser les ventes de son dernier album, Mennel n’a plus qu’à pointer à Pôle Emploi.

Arian Laslo

Journaliste à tendance kamikaze, islamo-gauchiste dans cette vie, probablement judéo-bolchévique dans la précédente. Décoloniale radicale, féministe rabique et décroissante assumée. Pro-paix, pro-amour, pro-société de l’inclusion totale, sauf pour les adorateurs de Léopold II et Israël, Milton Friedman, Zemmour, Fourest, Deneuve et Orelsan.