Le parti Islam et les médias, un duo qui gagne… sur le dos des musulmans

On en est désormais à un mois de publicité gratuite pour le parti Islam. Du jamais vu pour une formation qui ne compte que deux élus communaux. Logique : l’un de ses fondateurs, Redouane Ahrouch, donne aux médias le lot de phrases-chocs et d’attitudes pseudo-scandaleuses qu’ils attendent. L’audimat explose et ces derniers se frottent les mains. Les grands perdants de l’histoire ? Les musulmans.

Ca y est : le moment que l’on craignait, tel un cultivateur du Sud face à une nuée de sauterelles prête à se jeter sur ses récoltes, est arrivé : après son licenciement par la STIB, le cofondateur du parti Islam est désormais ce qu’on peut appeler une « victime du système ». Et, alors même qu’on déclenche habituellement de violentes crises d’urticaire à l’écoute du bonhomme, nous voilà contraints de prendre sa défense. Pour la porte-parole de la STIB, ce licenciement fait suite aux prises de position du sire Ahrouch, qui seraient en contradiction avec les valeurs de l’entreprise. Ah. Même s’il l’on trouve la soupe que sert Redouane Ahrouch passablement infecte, cela reste du domaine des convictions politiques. Doit-on dorénavant prendre la carte de tel ou tel parti pour pouvoir conduire les bus bruxellois ?

A moins que la décision de la STIB ait été prise après le passage d’Ahrouch sur le plateau de RTL. Ce dernier avait, en effet, refusé de regarder Emmanuelle Praet, l’unique « journaliste » (aïe, mes doigts sur le clavier !) féminine présente dans l’émission « C’est pas tous les jours dimanche ». Tout faraud devant les gloussements indignés de la pintade de RTL, Redouane Ahrouch s’était justifié en disant qu’en tant que musulman, il n’avait pas le droit de regarder une femme. Même si la définition qu’il donne à l’attitude d’un « bon musulman » le regarde, convenons que ce type de réaction n’est guère polie. Mais… Et alors ? Depuis quand la politesse est-elle une condition sine qua non pour travailler à la STIB ? Je suis désolée mais, en tant qu’usagère quotidienne des transports en commun bruxellois, je peux garantir que, lorsque je monte dans le bus, au moins un chauffeur sur deux ne me regarde pas, ni ne répond à mon riant bonjour matinal. Et cela, quelles que soient ses origines ethno-religieuses.

Alors oui, on peut l’affirmer très clairement, le licenciement du candidat du parti Islam est une forme d’abus inacceptable de la part d’un employeur, qui plus est public. C’est d’autant plus choquant lorsqu’on se rappelle le cas de « Kevin le Croisé », cet inspecteur de police jamais inquiété pour le port d’un écusson emblématique des mouvements d’extrême-droite. Un symbole qu’il arborait durant son service et qui a de quoi faire frémir, quand on sait combien le racisme et la violence gratuite sont des fléaux qui gangrènent la police belge. Mais, apparemment, c’est toujours moins grave qu’un chauffeur de bus qui garderait les yeux rivés sur la route lorsque monte une usagère féminine.

Le parti Islam et les médias, une histoire d’amour

Voilà donc le cofondateur du parti Islam condamné à aller garnir les files d’attente d’Actiris. Son licenciement, il ne l’avait sans doute pas vu venir. Mais il faudrait être bien naïf pour penser que ce monsieur adopte des propos ou une attitude choquante par pure bêtise ou amour de la provoc’. Sous ses airs de baleineau égaré dans le port de Bruxelles, le gaillard est plus intelligent qu’il n’y paraît. Il a surtout parfaitement compris comment fonctionnent les médias. Donne-leur du scandale, des phrases qui fassent hurler dans les chaumières autochtones et soit on t’invitera sur les plateaux télé, soit on parlera de toi dans tous les journaux, en radio et à la télé. Ton poids électoral de 2012 frôle le niveau de la marée ostendaise, mais qu’à cela ne tienne, on dressera même ton portrait dans les médias outre-Quiévrain. Quand on t’interviewe, tu placeras un maximum de fois les mots « charia » et « loi islamique ». Ca t’assurera une couverture médiatique du tonnerre d’Allah pour toute la semaine suivante.

Ceux qui douteraient de l’attitude bien plus électoraliste que religieuse du sieur Ahrouch seront peut-être interpellés par cette remarque du journaliste Marc Metdepenningen sur Facebook, lequel constatait que, en 2012, le candidat du parti Islam n’avait eu aucun souci à regarder dans les yeux une autre journaliste de RTL, Dominique Dumoulin, ni à se faire enfariner le faciès par les maquilleuses de la chaîne. Le bonhomme se serait-il « extrémisé » depuis ? Non, il a tout simplement compris le fonctionnement des médias.

Faire monter le racisme pour gagner les élections ?

Evidemment, l’impact de propos du style « un bon musulman ne regarde pas les femmes », ou « la Belgique doit être régie par la loi islamique » est désastreux pour les Belges musulmans, déjà confrontés à une islamophobie galopante. Comme s’il fallait encore se farcir un Ahrouch, après les malades de Daech qui, eux aussi, ont lancé une O.P.A. sur le terme « Islam ». Mais, quoi que l’Anderlechtois prétende, il n’est pas certain que la montée de l’islamophobie gâche beaucoup ses nuits. Au contraire, ce dernier est probablement conscient des gains électoraux qu’elle peut lui procurer.

L’homme n’est pas stupide. En appelant son parti « Islam », en laissant certains l’identifier comme « le représentant des musulmans », alors même qu’il tient un discours propre à inquiéter les non musulmans, Ahrouch dispose de tous les éléments pour se douter que ses coreligionnaires vont ensuite en prendre plein la gueule. Raison pour laquelle il n’est pas insensé d’imaginer que, de manière très cynique, ce politicien espère tirer profit d’une montée du racisme.

En effet, avec son seul programme électoral qui suinte l’extrémisme religieux, Ahrouch est parfaitement conscient qu’il ne parviendra à convaincre qu’une très petite minorité d’électeurs. Par contre, si, après chacune de ses interviews, le monde politico-médiatique se met à vomir l’islam en général, le conseiller communal a une petite chance de percer grâce à des votes de protestation. Les votes de citoyens musulmans qui, à la base, n’adhèrent pas spécialement à ses idées politiques, mais qui auront atteint le degré suprême du ras-le-bol et voudront dès lors hurler : « Vous insultez ma religion, ma culture, une partie de mon identité et de celle de mes parents et enfants ? Et bien, allez définitivement vous faire foutre et démerdez-vous avec ce parti Islam ».

L’écrasante responsabilité des médias

En définitive, la montée de l’islamophobie, les tensions entre autochtones et allochtones profitent aussi bien au Vlaams Belang qu’au parti Islam. Mais alors, pourquoi ne pas instaurer, comme pour le premier, un cordon sanitaire autour de la formation de Redouane Ahrouch ? Cela permettrait de mettre fin à la publicité gratuite dont il bénéficie, à la différence d’autres initiatives politiques et citoyennes qui tentent, quant à elles, de maintenir du lien entre communautés.

Ici encore, les raisons relèvent sans doute du pur cynisme, cette fois-ci commercial. Contrairement à leurs homologues flamands, les médias francophones se privent, depuis plusieurs années, de ce formidable booster d’audimat que sont les interviews d’extrémistes racistes (en tout cas du Vlaams Belang, puisque la N-VA a bien sûr audience chez nous aussi). Exiger qu’ils se passent, en plus, de la présence d’extrémistes religieux, c’est vraiment beaucoup leur demander. Il est donc à craindre que le cirque médiatique autour du parti Islam va continuer. Pour le plus grand bonheur des directeurs de rédaction. Et au détriment des Belges musulmans, qui risquent d’en payer le prix fort.

* Ariane Laslo est Journaliste à tendance kamikaze, islamo-gauchiste dans cette vie, probablement judéo-bolchévique dans la précédente. Décoloniale radicale, féministe rabique et décroissante assumée. Pro-paix, pro-amour, pro-société de l’inclusion totale, sauf pour les adorateurs de Léopold II et Israël, Milton Friedman, Zemmour, Fourest, Deneuve et Orelsan.