Elles se sont encore très bien portées cet été comme en cette rentrée. Les négrophobies structurelles belge et française. Du folklore wallon faisant l’apologie du blackface et relayé par les médias du monde entier (1) à l’hystérie médiatique autour d’un imaginaire « racisme anti-blancs » hexagonal, en passant par ce footballeur congolais du FC Genk accusé de vol chez H&M parce que noir (2), ou cette violente agression policière contre un médiateur de quartier d’origine africaine à Sevran (3)…

Imperturbablement, en France comme en Belgique, un fait divers négrophobe chasse l’autre. Sur des séquences de plus en plus rapprochées. Mais souvent maquillées et inarticulées. Allant rarement au fond sociopolitique. L’article qui va suivre, je l’avais déjà écrit en septembre 2018. Actu et faits différents ; problématique (politique)
et amnésie (médiatique) identiques.
A l’époque, par lassitude, je n’avais finalement pas diffusé ce papier titré « Négrophobie structurelle : le déni, les médias et nous » (4). Erreur réparée et agrémentée.

Parce qu’anonyme ou célèbre, le citoyen afro-descendant n’est décidément jamais en sécurité. Physique, professionnelle ou médiatique.
Dans une société où les élites clament leur « non-racisme » mais couvrent ou abusent des réflexes historiques de la suprématie blanche, il nous faut refuser le silence, l’autocensure, la capitulation.

Parce qu’au plus fort de cette négrophobie, l’homme ou la femme noire y perd la vie.
A l’instar du chercheur universitaire guinéen, Mamoudou Barry, mortellement agressé dans la banlieue de Rouen, pour avoir répondu à une insulte négrophobe lancée par un déséquilibré, le soir de la finale de la Coupe d’Afrique des Nations (5)…

Dans un registre moins dramatique, ce qui est arrivé à Romelu Lukaku (amalgame simiesque crié par des supporteurs blancs), à Lilian Thuram (suspicion/accusations de «racisme anti-blancs » par des journalistes et éditorialistes blancs), à Dieumerci Ndongola (accusation de vol en grande surface) et à Lamine Ba (agression policière aussi violente qu’injustifiée) s’abat tous les jours sur des milliers d’anonymes afro-descendants ; sans le moindre débat ou traitement médiatiques ni la possibilité pour les victimes d’immédiatement faire reconnaître leur bonne foi ou leur innocence.

Cadrage médiatique blanc

A la même vitesse que se propagent les idées d’extrême-droite, la négrophobie structurelle se consolide en Europe. Nombre de rapports et d’études en attestent. Avec une différence de taille sur les 15 dernières années : ce phénomène sociopolitique fait désormais l’objet d’une couverture médiatique, souvent approximative et univoque, à la remorque des originelles et exemplaires dénonciations virales sur les réseaux sociaux. Le calcul des « responsables » de médias étant le suivant : ‘Si ça marche sur le net pourquoi censurer/se priver d’une actu susceptible de faire remonter nos audiences ?’ Au-delà de ce critère mercantile, le traitement journalistique des actes, propos et crimes négrophobes – à quelques exceptions près – demeure spécieux et superficiel, pour ne pas dire unilatéralement et opportunément blancs.

Davantage en Belgique qu’en France, les producteurs et superviseurs du cadrage médiatique, c’est-à-dire des limites du débat, avec qui et comment « on » en parlera, continuent d’interpréter leur mascarade de cancres et de mal-comprenants. S’échinent à nier, masquer ou minimiser ce fonctionnement structurel et criminel au sein de sociétés occidentales racialement hiérarchisées. Non dans la loi mais dans les faits. Non dans le discours ou le débat publics mais dans les perceptions, les représentations et les décisions. Celles qui, encore aujourd’hui, portent à conséquences racistes, discriminatoires et meurtrières.
De façon systémique ou structurelle.

Démonstration. Arrêtons-nous sur ce que les médias mainstream ont nommé « la polémique Thuram » tandis que leurs homologues d’extrême-droite grimaient l’ex-sportif guadeloupéen devenu activiste en leader « enfin démasqué » des « racistes anti-blancs ». Pour rappel, le champion du monde de football 1998 a surtout souligné la perpétuation d’un « complexe de supériorité dans la culture blanche », européenne, dont l’une des conséquences s’observe dans les stades de foot où des centaines de complexés poussent des cris de singe lorsqu’un joueur afro-descendant touche le ballon (6).

Scrutons maintenant un extrait de
l’entretien donné à atlantico.fr par une éditocrate montante, Barbara Lefebvre, ex-soutien du candidat (colonialiste et voleur d’argent public) à la dernière présidentielle, François Fillon, mais aussi productrice en série d’inepties islamophobes et d’apologies du colonialisme. Des «qualités» qui, conjuguées à son privilège racial blanc, lui confèrent des invitations régulières à s’exprimer dans plusieurs médias français :

« Il faut remarquer que ces propos de Lilian Thuram pour le moins clivants et racialistes ne ressemblent pas au discours qu’il tient habituellement dans le cadre de sa fondation dont une partie de l’action se déploie en partenariat avec l’Education nationale. Doit-on y voir une dérive personnelle vers le racialisme décolonial, une provocation, ou une maladresse de langage ? Peut-être a-t-il voulu donner des gages au camp décolonial : Thuram le traître à la cause de ses frères « racisés » car trop complaisant avec les « non-racisés », lui que Nicolas Anelka en 2016 avait comparé sur Twitter au personnage du «nègre de maison» du film Django Unchained ? Finalement Thuram s’est rapidement soumis à l’exigence collective : il s’est excusé. » (7)

Polémique fallacieuse

Si égalité républicaine m’était donnée de répondre, dans n’importe quel média français blanc, à Lefebvre, je lui dirais d’abord que la « dérive personnelle » soi-disant « racialiste » de Lilian Thuram n’a rien de neuf : l’homme l’exprimait déjà il y a 12 ans… En 2007, au stade Charléty à Paris, où il parrainait la première journée internationale contre la drépanocytose (maladie génétique rare), lors de l’interview qu’il m’accorda pour la presse belge. Voici ce qu’à l’époque « le traître à la cause de ses frères racisés » disait :

« En France, c’est quasiment culturel que de nourrir un sentiment négatif envers l’immigration ou envers les populations noires et maghrébines. C’est le fruit amer de l’Histoire. Il fût un temps, pas si lointain, où l’on avait inventé la classification des races. Celle-ci existe encore ! On pourra me dire le contraire, mais j’estime que c’est faux. Aujourd’hui, il y a toujours des complexes de supériorité chez l’homme blanc et des complexes d’infériorité chez l’homme noir. Cela découle de notre histoire. Il ne sert à rien de critiquer les gens pour cela, il est beaucoup plus intéressant d’essayer de comprendre et de déboucher sur quelque chose de positif. »

Aïe : ça pique ou on continue, « soeur Barbara » ? Malgré que cet extrait n’aie pas été exprimé en créole, il doit rester quelques cancres et mal-comprenants parmi les journalistes et éditorialistes franco-belgo-blancs. En pensant (obligatoirement) à eux, j’avais posé cette autre question à Lilian Thuram : « Pour vous, l’esclavage et la colonisation ont été justifiés par une « idéologie ». Quel en est le principal héritage contemporain ? » Réponse :

« Les complexes de supériorité et d’infériorité dont je vous ai parlé. Au départ, l’esclavage, ce sont des gens qui veulent faire du profit. En capturant des femmes et des hommes noirs qu’ils exploitent pour en tirer une richesse. En fait, il s’agissait d’une guerre. Pour toute guerre – celle-là ou celle qui se déroule aujourd’hui en Irak -, il faut créer une idéologie qui l’accompagne. L’objectif étant de consolider l’idée que nous avons raison de faire ça. Comme on dit aujourd’hui : il faut vendre le concept. Mais si celui-ci dure 400 ans !

Si pendant quatre siècles, de génération en génération, vous entendez inlassablement que les Noirs sont différents, inférieurs et mauvais, vous finissez par le croire. Dans l’inconscient collectif, il reste des séquelles de ces croyances. Au sein de la population noire, c’est assez flagrant. Si vous l’étudiez bien et recueillez plusieurs témoignages, vous verrez qu’elle a un problème par rapport à ce qu’elle pense d’elle-même. »

Censure négrophobe

De bonnes âmes nous objecterons que la pauvre Lefebvre ne pouvait ou n’avait pas le temps de relire chaque interview donnée par Thuram, sur ces 12 dernières années, avant de débiter ses inepties malhonnêtes et politiquement orientées. Certes.

D’ailleurs, de nos jours, qui se prépare encore sérieusement avant d’aller s’exprimer dans un média mainstream ? Tant chacun-e sait ou subodore que la majorité d’entre-eux sont désormais cornaqués par des managers, en déficit de neurones, dont le souci prioritaire est de sélectionner/diffuser du conformisme rentable, des lieux communs anesthésiants ou des raccourcis abrutissants afin de faire adhérer sinon consentir à notre « merveilleux » modèle de société néolibérale… foncièrement injuste, sexiste, raciste, colonialiste et pollueur.

Pour autant, je rejoins volontiers l’objection. D’autant que mon entretien journalistique avec Lilian Thuram a été refusé par les médias belges pour lesquels je bossais à l’époque…

Papier recalé par le très médiocre « journaliste » blanc Vincent Peiffer , salarié de l’hebdo Télémoustique ; rejet confirmé ensuite par son « courageux » rédacteur en chef blanc Jean-Luc Cambier. Papier également refusé par le sarkozyste Marc Deriez, rédacteur en chef blanc de Paris Match Belgique. Cette proposition d’entretien avec «l’inconnu» Lilian Thuram ne provoqua qu’un silence méprisant chez les dirigeants blancs de l’époque du Vif-l’Express (dont je n’ai même plus envie de me souvenir des noms). Bref, autant de nullités «visionnaires» et négrophobes, hélas toujours en activités, dites « journalistiques », dans le petit milieu frileux et subventionné de la presse écrite belgo-blanche.

« Tu n’es pas dans mes pompes, mec ! »

D’autres bonnes âmes jugeront que j’ai « la dent dure », la rancune professionnelle tenace, que je manque de « confraternité » lorsque je me fais censurer, que je me « victimise » pour un papier « sûrement » refusé pour d’autres raisons que certains propos tenus par l’interviewé et/ou l’épiderme non blanche de ce dernier comme celle de l’intervieweur. Après avoir envoyé à la gare ces apprentis-psychiatres, j’invite lectrices et lecteurs à observer que cette censure de 12 ans d’âge confirme une immuable mascarade médiatique.

Il y a indubitablement lien entre le rejet intégral belge de l’interview de Thuram en 2007 et la fallacieuse « polémique » médiatique française de septembre 2019 qui porte, précisément, sur des propos que l’activiste antiraciste avait déjà tenu en 2007. Aucun complot mais un fonctionnement médiatique blanc similaire. Structurel. Négrophobe. L’unique différence, en 2019, c’est que nombre de médias français ont allègrement tronqué et décontextualisé ledit propos afin de mieux désinformer et tenter de diaboliser Lilian Thuram.

Chacun-e se fera bien sûr son opinion. Pour ma part, je sais pourquoi mon interview de 2007 n’a jamais été publiée dans un média mainstream. D’une part, le footballeur y égratignait (gentiment) le nouveau président blanc fraîchement élu, Nicolas Sarkozy, qu’il était alors «de bon ton médiatique» d’encenser sinon de révérer. D’autre part, en matière de négrophobie structurelle, Thuram y disait déjà ce que ne supportent pas de lire une majorité de journalistes blancs. Sorti dans un journal italien, ce complexe de supériorité blanche a «soudain» fait bondir éditocrates et journalistes français partageant le même épiderme comme les raccourcis tronqués qu’affectionnent leaders et militants d’extrême-droite…

Pour conclure par un air médiatique plus respirable, citons les propos tenus par Joey Starr, le 13 septembre, dans le studio feutré d’une télé française de service public (8). Invité à réagir sur « la polémique Thuram », le célèbre rappeur et comédien antillais s’est fendu d’une opinion fort pertinente, répercutée ou commentée par… zéro médias blancs. Tchiiip ! Aux côtés de la comédienne Béatrice Dalle, face à une assistance ultra-white (4 journalistes et 1 chef-cuisinier, tous blancs), Joey Starr alias Didier Morville a pulvérisé le pestilentiel rot médiatique, produit de la digestion d’un vieux concept d’extrême-droite – « le racisme anti-blancs » – qui ne renvoie à aucune réalité systémique d’oppression, de discriminations et de violences meurtrières en sociétés occidentales :

« Vous imaginez combien de talents, de vies, de cursus ignorés, gâchés [par la négrophobie structurelle] et ainsi de suite… Alors bien sûr, quand on entend Lilian Thuram dire ça, on se réfugie derrière. On se dit : ‘Mais c’est vrai !’ Et puis, quand on entend toute la polémique qu’il y a derrière, on se dit : ’Ah bon ?! Vous le réfutez encore ! Ah d’accord ?!’ Mais comment tu peux… Tu n’es pas dans mes pompes, mec ! Tu ne parles pas à ma place. En plus, pour un footballeur, je trouve que Lilian fait un effort, quand même. Il est bien, quoi ! S’ils étaient tous comme ça, bordel, le monde serait différent. Non mais on est d’accord que le football régit aussi un peu le monde ?! Quand la France gagne la Coupe du monde, on a un petit essor économique, on a des choses, il se passe plein de trucs derrière… S’ils étaient tous comme lui, putain, le monde serait différent. Voilà : merci, Lilian ! »

Absolument. Il y a 12 ans comme aujourd’hui : merci, Lilian !

 

Olivier Mukuna est journaliste, essayiste et militant Be.One.

Share This