Qu’il est aisé de défendre Zakia Khattabi, injustement recalée au poste de juge à la Cour constitutionnelle par les votes coalisés de la droite et l’extrême-droite. Cela permet de polir sa posture antiraciste et féministe à peu de frais. Pour Emir Kir, qui vient d’être exclu du PS, c’est une autre affaire. Ce n’est pas l’envie qui démange de prendre la défense du bourgmestre qui, en novembre 2013, mettait à la rue quelque 200 personnes sans-papiers et sans-abri qui avaient trouvé refuge dans le couvent inoccupé de Gesù, ou qui mène la vie dure aux travailleuses du sexe de sa commune. Et pourtant, il faut défendre Emir Kir. Par principe. Qu’on l’apprécie ou non. Car ici, tout comme dans le cas de Zakia Khattabi, il n’est pas question de personnes, mais de principes ; il est question de traiter de manière égalitaire des individus, quelles que soient leurs origines. Ce n’est pas le cas et c’est contre cela qu’il faut s’ériger.

Le communautarisme dominant, c’est quoi ?

Parce qu’il draguait les voix des Belgo-Turcs, Emir Kir s’est souvent vu reprocher un certain enclin au communautarisme. Pourtant, c’est précisément à cause du communautarisme dominant dans ce pays qu’il tombe aujourd’hui. Ce communautarisme qui ne dit pas son nom et qui n’est jamais présenté comme tel par le monde politique ou dans les médias, puisqu’il est considéré comme « la norme ». On peut l’appeler communautarisme blanc, Belgo-Belge, ou autre. Ce communautarisme est tellement bien intégré que, lorsque certains journalistes préparent l’éternel dossier « Faut-il avoir peur du vote communautaire ? » à l’approche des élections, pas un seul ne percute que le vote systématique des Vandermeulen pour des Vandenbroucke et jamais pour des Ben Amar ou des Ndoumbè, c’est bien sûr, aussi, du communautarisme.

Ce communautarisme est une forme de racisme, même si toutes les personnes qui l’ont intégré ne sont pas forcément racistes. Cela fait partie de l’inconscient d’une nation, en tout cas du groupe dominant qui la compose et même de certaines portions des minorités qui en sont pourtant les victimes. L’ironie du sort veut que la raison invoquée pour exclure Emir Kir du PS, c’est justement le respect du cordon sanitaire, donc la lutte contre l’extrême-droite.

Grille de lecture ethno-centrée?

Emir Kir n’est pas le premier élu à rencontrer des membres du MHP. Avant lui, des personnalités comme Joëlle Milquet ou Pascal Smet, entre autres, en avaient déjà côtoyé au cours d’une soirée organisée par une association proche de ce parti, sans que cela ait causé le moindre remous.

Qu’on ne s’y trompe pas : en rappelant la présence de ces élus à un tel événement, je ne fais pas pour autant mienne la condamnation politique absolue qui est faite du MHP d’aujourd’hui par la totalité des intervenants actuels dans les médias et sur les réseaux sociaux. Tout simplement parce que je ne sais rien, ou très peu, de ce mouvement et des différentes forces politiques en présence en Turquie. Tout comme la quasi-totalité de ces mêmes intervenants médiatiques, d’ailleurs. Qu’on ne vienne pas me taxer de négationnisme : j’ai lu les horreurs commises il y a près de 40 ans dans, il faut le souligner, ce qui semblait être un contexte de violence politique généralisée. Mais pour me faire mon opinion et savoir si Kir était vraiment le dernier des salauds à refuser de qualifier le MHP de parti d’extrême-droite (tout comme, du reste, beaucoup ici le font pour la N-VA), j’aurais aimé lire ou entendre dans les médias différents experts turcs ou spécialistes de la Turquie actuelle. Je n’ai rien eu de cela. Tout ce que je sais, c’est que, pour avoir déjà vu politiques et médias à l’oeuvre au sujet des Frères musulmans, mouvance on ne peut plus vaste et complexe, le fait d’appliquer une grille de lecture occidentale à un contexte qui ne l’est pas peut mener à des jugements erronés, ou en tout cas exempts de toute nuance.

Joëlle chez les loups gris

Il est malgré tout intéressant de revenir sur l’épisode « Joëlle chez les Loups gris » pour poser l’énième constat de deux poids deux mesures qui s’applique suivant que l’on soit un élu d’origine belge ou d’origine étrangère. Pour Milquet, Smet et les autres, il ne viendrait à l’idée de personne qu’il puisse exister quelque accointance entre ces personnalités et l’extrême-droite. L’explication de motivations purement électoralistes passe sans le moindre accroc, ce qui est heureux puisqu’il s’agit de l’explication la plus objective pour des personnalités qui ont toujours en ligne de mire leur réélection. Pour Emir Kir, il en va autrement. Car Kir est Turc. Belge et Turc, mais Turc quand même. Donc forcément soupçonnable d’allégeance et d’implication personnelle dans la politique de son pays d’origine. Pour lui, l’excuse des motivations électoralistes ne peut donc tenir, peu importe qu’un des deux maires MHP rencontrés soit celui d’Emirdag, soit la ville dont est issue la majorité des citoyens d’origine turque de sa commune. Non, vraiment, ça ne peut évidemment pas entrer en ligne de compte.

Les visite en Israël et chez les Saoud, pas de problème

Le deux poids deux mesures ne s’arrête évidemment pas au seul cas du MHP. Pour comprendre ce qui est en jeu, il faut mettre « l’Emir Kir-Gate » en perspective avec d’autres rencontres officielles, abouties ou non, qui, elles, n’ont posé aucun problème au PS et aux autres partis traditionnels. Doit-on rappeler que ce n’est nullement grâce aux instances dirigeantes de ce parti que l’on doit l’annulation de la mission économique en Israël à l’automne 2019, mais bien grâce à une poignée d’élus bruxellois du PTB, d’Ecolo et quelques moutons noirs socialistes ? Israël, ce n’est pas une ville, mais un pays tout entier qui est gouverné par l’extrême-droite, et dont la politique raciste a des conséquences très concrètes sur des vies humaines, que ce soit les Gazaouis régulièrement bombardés, pris pour cibles par des snipers, ou maintenus au seuil de la survie par le blocus israélien, ou encore les Arabes israéliens, devenus officiellement des sous-citoyens depuis le vote de la loi sur la nationalité israélienne en 2018. Quelles têtes sont tombées pour avoir soutenu une telle mission économique ? Aucune. Même passivité, En 2014, pour la visite princière en Arabie Saoudite – un Etat qui n’est rien d’autre que la version légale de Daech – et dont le ministre socialiste de l’époque, le Wallon Jean-Claude Marcourt, était carrément de la partie.

Une minute de silence pour les Congolais ?

On me rétorquera que, dans le cas d’Emir Kir, il n’y pas que cette rencontre avec deux maires du MHP qui ait posé problème, mais aussi, en 2015, son absence au Parlement lors de la minute de silence en mémoire des victimes du génocide arménien. C’est très bien de faire des minutes de silence pour des génocides qui se sont passés à des milliers de kilomètres d’ici. Ce serait encore mieux d’en faire aussi pour les quatre millions de victimes de la colonisation belge du Congo et de s’interroger sur la place de ceux qui, aujourd’hui, dans nos assemblées, pratiquent en la matière un négationnisme insupportable à nos concitoyens qui descendent directement des populations que Léopold II puis l’Etat belge ont martyrisées. Le vrai courage politique, le vrai sens de la morale, il est là, pas dans le fait d’aller chercher des noises à un élu isolé au sujet d’un génocide dans lequel la Belgique n’a pas responsabilités. Ce genre de démarche, même des Etats comme la Chine ou la Russie pourraient le faire.

Hommage à Léopold II

En 2015, le parti socialiste était donc tombé à bras raccourcis sur son député-brosseur de minute de silence. Par contre, la même année, le PS n’a pas eu le moindre mot, le moindre froncement de sourcil lorsque, en 2015, la Ville de Bruxelles, alors dirigée par Yvan Mayeur, s’apprêtait à célébrer un hommage au sanguinaire roi Léopold II. Ce n’est que sous la pression d’associations décoloniales que l’événement a finalement été annulé. Même silence lorsque, cette année encore, deux maires socialistes ont été décriés pour organiser des manifestations racistes, comme la sortie du « Sauvage » à Ath, ou celle des « nègres » à Lessines, événements dits « folkloriques » qui tournent en dérision les victimes de la colonisation belge et, par la même, de leurs descendants qui vivent ici. Un silence d’autant plus incompréhensible que, dans le cas de la Ducasse d’Ath, l’Unesco pointe désormais le non-respect des points de sa charte relatifs aux droits humains.

Binationaux, à qui le tour ?

Le présent texte n’est pas un plaidoyer en faveur d’une personne, Emir Kir, mais un texte à charge contre le communautarisme dominant, contre le deux poids deux mesures qui ronge ce pays et qui explique pourquoi, sur les réseaux sociaux, il n’y a pas que des Belges d’origine turque qui prennent la défense d’Emir Kir, mais aussi des Belgo-Marocains, des Belgo-Congolais et autres. Pourquoi certains Tennoodois, pourtant très critiques envers la gestion communale de Kir, s’indignent du traitement qui lui est réservé. Pourquoi des personnalités comme Rachid Madrane ou Bea Diallo, qui n’ont rien à gagner à se faire amalgamer à un prétendu briseur de cordon sanitaire, se sont élevées publiquement contre sa mise à mort politique. Toutes celles et tous ceux qui savent qu’ils n’ont pas pour eux des origines qui les tiennent au-dessus de tout soupçon, comme les Milquet, Smet, Mayeur & co, savent que les prochaines victimes du communautarisme dominant, ce sera peut-être eux. Car le doute subsistera toujours quant à leur allégeance franche et sincère au groupe majoritaire.

Les « valeurs » du PS, un mot cosmétique

Un dernier mot, pour finir. Si le PS avait voulu abattre Emir Kir pour affirmer que les valeurs de la gauche supplantent le poids électoral d’un de ses élus, le parti aurait pu le faire bien avant. En 2013, précisément, lorsque Kir mettait sur le pavé 200 personnes parmi les plus précarisées. Mais ce type de valeur-là, à savoir la défense des plus démunis, ou de l’égalité entre tous les citoyens, cela fait longtemps que le PS s’assied dessus. N’oublions pas les mesures d’exclusion des chômeurs prises sous le gouvernement Di Rupo, ou encore le vote socialiste en faveur de la déchéance de nationalité, une loi qui a brisé officiellement l’égalité entre les Belgo-Belges et les binationaux. S’en souvenir, c’est comprendre pourquoi, aujourd’hui, le PS se retrouve à triturer à ce point le mot « valeurs », jusqu’à le vider de son sens véritable, pour n’en garder que ce qui permet de défendre le communautarisme dominant.

Candice Vanhecke

Présidente de Be.One

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