Nous relayons le témoignage d’une jeune femme victime de discriminations durant ses études en journalisme et sa recherche d’emploi dans le monde des médias. L’autrice a préféré rester anonyme. Nous la remercions encore pour sa confiance.

Pourquoi en tant que Belge d’origine maghrébine et de confession musulmane, je n’aurai jamais les mêmes chances ni ne serai considérée comme l’égale d’une Belge blanche.

Mon histoire est banale pour une fille musulmane qui porte un foulard en Belgique. Étudiante en master 1 à l’École de journalisme de l’ULB, lors d’un exercice pratique organisé en partenariat avec la haute école Inraci, mon cours a été interrompu. Un responsable de l’Inraci m’a demandé de sortir de la classe ainsi que mon professeur journaliste à la RTBF. Dans une autre salle, le responsable m’a tendu le règlement d’ordre intérieur où il était inscrit que le port de tout signe religieux est interdit dans l’établissement. Il m’a demandé soit de retirer mon foulard, soit de partir. Ce que m’a demandé aussi le journaliste de la RTBF, si cela ne me dérangeait pas.

J’avais 22 ans. Je n’avais pas le cran à l’époque de rester et de ne choisir ni l’une ni l’autre de ces propositions hallucinantes. Entre la peste et le choléra, j’ai dû choisir. J’ai choisi de quitter l’établissement en me demandant comment j’allais faire mon exercice.

Pour finir, le professeur journaliste de la RTBF m’appelle pour me dire qu’ils ont trouvé une solution. C’est que j’allais recevoir la suite des consignes interrompues préalablement par téléphone, donc en dehors du bâtiment, et que j’allais filmer avec l’étudiant de l’Inraci de toute façon à l’extérieur, mais pour le montage, au lieu de le faire à l’Inraci, j’allais le faire à l’ULB. Et pour les corrections de l’exercice, elles se feront par téléphone.

Je ne vous dis pas l’humiliation que c’est de ne pas être considérée comme les autres étudiants. Ce fut un épisode marquant de ma crise identitaire en tant que Belge de confession musulmane. Mais un autre allait suivre en master 2 : les stages de fin d’année.

Stages: « Vas à Radio Al Manar ou Maghreb TV »

Après la réussite de mon master 1 dont je m’étais demandé comment elle a pu se produire tellement j’étais en colère et déconcentrée par cet événement marquant encore plus ma crise identitaire, en début de master 2, on se voit désigner ses stages. Après 4 années éreintantes d’études longues, sérieuses et difficiles, la dernière année est attendue des étudiants pour ses stages. Ça ressemblait un peu comme la désignation pour les 4 écoles dans Harry Potter. Qui d’entre nous rentrera à la RTBF RTL, La Libre ou Le Soir ? C’était un peu ça. Une excitation qui vous tient au ventre et qui va peut-être décider de votre avenir professionnel.

Pendant que les étudiants se voyaient octroyer leurs stages, j’attendais naïvement le mien. Quand la distribution fut finie, la professeure de l’ULB demanda si tout le monde avait bien reçu deux lieux de stages. Je levais la main tremblante, en disant que je n’en avais reçu aucun. Ma professeure s’empressa de répondre qu’elle avait téléphoné à toutes les rédactions francophones de Belgique selon ses dires et qu’aucune ne voulait recevoir une fille portant le voile. Et qu’ils se sont mis à plusieurs pour me chercher un stage.

Je me suis retrouvée dépitée, humiliée, devant une classe indifférente. Ma professeure m’a conseillé d’aller faire mon stage chez Radio Al Manar (ancienne Arabel) ou Maghreb TV. J’ai toujours été contre le communautarisme, et je trouvais cela insultant. D’autant plus que sa plaisanterie « ou ils peuvent vous envoyer à « Molenbecque », comment on prononce déjà ? », après m’avoir dit que les médias ne souhaitent pas qu’une fille voilée porte leur micro de crainte « de faire peur au public ». Selon les médias, le voile renvoie au terrorisme ou à la femme soumise, selon les dires de ma professeure venue de France.

Bref, j’étais dépitée. J’avais fait de longues études pour rien m’étais-je dit à ce moment, et je le pense encore quelques années plus tard. Je m’étais engagée dans ces études à l’ULB car j’étais amoureuse de valeurs comme la démocratie, le journalisme comme contre-pouvoir, de la liberté d’expression et du libre-examen. C’était mon plus grand cœur brisé.

Départs en Syrie: l’impact des discriminations

Maintenant, je n’en ai plus rien à cirer. Je sais maintenant que ça, ça marche pour les Blancs, pas pour une fille comme moi. Surtout que cette histoire m’arrive en 2014, en plein départ de jeunes Belges en Syrie. Ne nous voilons pas la face : il s’agissait de départ de jeunes dégoûtés, en colère et perdus face à leur identité belge bafouée. Je le sais car j’ai eu des débats sur Facebook à l’époque avec de jeunes étudiants de l’ULB partis en Syrie ou incitants à y aller.

Je n’étais pas aussi en colère et aveuglée qu’eux. Je défendais l’idée qu’il faut s’investir en Belgique, même si je n’y croyais que de moins en moins, et qu’il faut se battre contre les discriminations, et que là-bas, il n’y a que perte et malheur. Ils m’ont prise pour une naïve et pauvre victime atteinte du syndrome de Stockholm, attachée à une Belgique et à un système qui vous crache dessus.

J’ai fini par trouver par moi-même deux lieux de stage, avec du retard par rapport à mes camarades. Des stages où je n’ai pas fait de terrain par rapport à mes camarades. Des stages où je n’ai pas fait de l’audiovisuel par rapport à mes camarades. Je me suis contentée de la presse écrite et en ligne, en faisant de la reprise de dépêche. J’aurais aimé faire de la production propre comme mes camarades.

Bref, ça, c’est mon parcours en tant qu’étudiante en école de journalisme qui cherchait des stages. Je me suis dit que si pour un stage non rémunéré, on me ferme beaucoup de portes, qu’est ce qu’il en sera pour un travail rémunéré ? Inutile de vous dire que cela a été compliqué, que j’ai eu des cas de discriminations à l’embauche sincèrement explicites, et je me suis toujours demandé s’il y a eu des refus pour port du voile qu’on n’a pas voulu me dire clairement.

Il y a eu ce stage que j’ai effectué dans un média, en tant que web développeuse cette fois-ci. J’étais toute la journée derrière un ordinateur en train de taper des lignes de code. Le rédacteur en chef m’a dit que si le stage se déroulait bien, je serai engagée. Et puis, il y a eu cette convocation chez la directrice des ressources humaines. Elle m’a dit de retirer mon foulard, j’ai refusé en disant que j’étais choquée, et elle m’a dit que c’était moi qui choquais avec mon habillement. Cette fois, j’ai la preuve à l’appui de la discrimination, car j’ai enregistré avec mon téléphone, je sentais le coup arriver.

Il y a eu cet appel d’un contact de la part de deux rédactions qui voulaient être anonymes pour ne pas avoir de problèmes judiciaires de ma part pour discrimination, et qui m’a signalé qu’on me voyait apparaître sur Google en foulard, et que si je voulais éviter la discrimination, il fallait supprimer ces photos et venir sans foulard en entretien. Je me suis dit que je suis foutue car les photos sur Internet ne m’appartiennent pas. En fait, faut-il que j’aie à ce point honte de moi et que je renie qui je suis pour me faire accepter dans le monde professionnel ?

Maintenant, je travaille en CDD dans la communication dans le secteur social.

L’hypocrisie des médias

Alors quand j’ai entendu l’appel de quelques médias qui pleurnichaient de ne pas être assez dans la diversité ni de recevoir assez de candidats musulmans, j’ai envie de dire mon cul. Oui, ça ne se fait pas d’être une musulmane pratiquante et de tenir ce langage. Mais que voulez-vous ? De qui se fout-on ? Je vous ai raconté une partie de ma vie de jeune discriminée en Belgique dans les années 2010. Mais pensez-vous que je suis la seule ? Non, mon témoignage est banal pour une fille en foulard belge de confession musulmane des années 2000, 2010 et peut-être encore 2020.

Je ne vous ai pas parlé de mon amie étudiante en criminologie à qui on a dit par téléphone de venir à l’entretien, et quand on l’a vue en vrai, on lui a dit qu’il n’y a plus de place et que de toute façon, elle ne serait pas neutre pour traiter de la problématique pénitentiaire. Je ne vous ai pas parlé de mes amies étudiantes en médecine à qui on n’a pas donné de badges au vestiaire de l’hôpital pour leur faire pression et chantage pour leur faire retirer leur foulard.

Ce sont de nombreuses histoires qui n’en finissent pas et qui circulent dans la communauté musulmane de Belgique, pour bien souligner le fait qu’on n’est pas acceptés tels que nous sommes et que nous nous sentons étrangers dans notre propre pays. Et après, il y a des hommes et femmes politiques ou de médias qui s’étonnent de voir un communautarisme de la part de musulmans. C’est dur de se sentir citoyen belge quand on a clairement expérimenté le rejet et le sentiment de citoyenneté de seconde classe à de nombreuses reprises.

Donc au nom du peu de liberté d’expression qui m’est si chère et qui me reste pour la question : les médias n’ont-ils pas assez d’opportunités d’engager des personnes issues de la diversité bruxelloise ? Oui, c’est ça. Et mon cul, mon cul quand même.

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