« J’ai connu un gars qui a été mangé par des nègres ! ». En 2020, le racisme au relent colonial sévit toujours. Jusque dans les salles de classe, comme l’a révélé un reportage de la RTBF. Comment, dès lors, s’offusquer que des activistes s’en prennent aux symboles de la colonisation, dans un élan antiraciste de portée mondiale ? Et cela, alors même que le racisme en Belgique n’est pas seulement fait de symboles, mais aussi solidement ancré dans la réalité.

Cette histoire nous a été relatée le 10 juin dernier au JT de la RTBF. Une enseignante décide d’aborder la question de la colonisation du Congo avec ses élèves. Après quelques cours sur le sujet, elle invite un ancien colon à venir s’exprimer devant la classe. Le vieux monsieur déballe la propagande colonialiste habituelle, assortie des pires affabulations racistes de l’époque : « J’ai connu un gars qui a été mangé par des nègres ! Mangé ! Après l’Indépendance... », déclare-t-il avec l’assurance du témoin infaillible. Et l’ancien colon d’encore marteler par la suite ses allégations de cannibalisme africain.

Au fond de la salle, une adolescente noire au visage flouté, que la voix « off » nous dit en larmes, serre de toutes ses forces la main de sa professeure. Un réconfort bien maigre, puisqu’elle finira par quitter la salle, avec, on l’imagine, une boule de dégoût dans la gorge. À la fin de l’exposé colonialiste, la prof ajoute, sans doute tout autant à l’adresse des caméras de la RTBF que de ses propres élèves, que « ce qui vient d’être dit n’est pas du tout ce qui a été vu en classe ». C’est bien de préciser, mais ça fera une belle jambe à la jeune fille afrodescendante, qui a probablement vécu l’exposé comme une séance d’humiliation raciste devant toute sa classe.

Aurait-on invité un collabo antisémite dans une école ?

En revenant sur cette séquence du JT, l’idée n’est pas de clouer au pilori une enseignante, dont le cours sur la colonisation du Congo ne se résume pas à ce dérapage (d’autres passages du reportage en témoignent). D’ailleurs, beaucoup de professeurs d’histoire n’osent tout simplement pas aborder ce pan de notre passé en classe, tant il s’agit d’un sujet sur lequel notre société s’est jusqu’à présent appliquée à maintenir un couvercle hermétique. Lorsqu’il est question d’enseigner la Shoah, c’est plus facile. Excepté par des complotistes qui réfutent les faits historiques, le génocide juif est reconnu de tous. C’est plus facile parce que, à l’époque des faits, la Belgique était un pays occupé par une nation ennemie. Si des atrocités ont été commises, ce n’était pas sur ordre de l’État belge, ce n’était pas au nom du peuple belge. C’était au nom d’un État étranger et surtout d’une idéologie, le nazisme, qui est depuis tombée en disgrâce et dont l’infamie est désormais communément admise.

La Shoah a fait l’objet, en Belgique et en Europe de l’Ouest, d’un important travail de mémoire et de conscientisation. Grâce à ce travail, il ne viendrait jamais à l’esprit d’une enseignante d’inviter un ancien collabo à venir déverser sa propagande et ses fantasmes antisémites au creux d’oreilles juvéniles. Encore moins si une élève juive était présente dans la classe. Imaginons qu’un tel fait se soit malgré tout produit et que notre orateur fictif ait balancé une légende antisémite équivalente à la légende coloniale des Africains cannibales, par exemple celle des juifs qui s’adonnent à des meurtres rituels sur des enfants. L’enseignante ne se serait sans doute pas contentée de serrer solidairement la main de son élève juive et aurait plus que probablement mis fin à l’ignoble cirque raciste.

« Bienfaits » de la colonisation versus mains coupées

Pourquoi une telle réaction n’est-elle pas venue au cours de l’exposé de l’ancien colon filmé par la RTBF ? Sans doute parce que, en termes de travail de mémoire publique sur la colonisation belge, nous ne sommes vraiment pas loin. Lors des derniers débats télévisés sur le sujet, on continuait d’opposer aux crimes commis par les colons belges la construction d’hôpitaux, de routes et d’écoles menée par ces mêmes colons. Comme si cela amoindrissait les faits historiquement démontrés que constituent les assassinats de chefs congolais, les mains d’enfants et d’adultes coupées, les viols de femmes et le recrutement forcé des hommes qui causa d’importantes famines et impacta fortement la démographie du Congo. Le fait même que l’on en soit encore à brandir les « bienfaits » de la colonisation prouve à quel point nous sommes toujours fortement imprégnés de propagande coloniale. Le problème, c’est que le colonialisme est par essence raciste, puisqu’il fonde son prétendu droit à l’exploitation des peuples du Sud sur l’idée qu’il existerait des races et une hiérarchisation entre celles-ci.

L’idéologie raciale n’est aujourd’hui plus admise, mais ce n’est pas pour autant qu’elle est derrière nous. Après cet épisode humiliant où un vieux monsieur se sera permis de traiter ses ascendants de « cannibales », la jeune fille du reportage risque aussi de voir, cet été, une partie de ses concitoyens applaudir le « Sauvage » d’Ath, cette figure folklorique issue de la période coloniale, ou encore la « sortie des nègres » à Lessines (rebaptisés en « diables » l’an dernier, mais toujours déguisés selon les critères de l’imaginaire colonial).

Les Afrodescendants 3 à 4 fois plus à risque de chômage

Racisme symbolique, donc supposé anecdotique, qui ne mériterait pas plus qu’un haussement de sourcils de la part de l’adolescente ? Hélas pour elle et, en vérité, pour notre société toute entière, ce racisme hérité de la colonisation aura aussi des conséquences concrètes sur des pans importants de sa vie. Par exemple, elle aura beau suivre consciencieusement des études supérieures, ses chances de réussite professionnelle seront drastiquement moins élevées que celles de ses camarades de classe. Comme l’a révélé une étude conjointe à l’UCL, l’ULg et la VUB, en 2017, « plus de 60% des Afro-descendant.e.s ont un diplôme supérieur et 56% des Afro-descendant.e.s sont en situation de déclassement (leur qualification est supérieure à ce que leur emploi requiert). Le taux de chômage des Afro-descendant.e.s est 4 fois supérieur à celui des Belges et 3 fois supérieur pour la deuxième génération, née et scolarisée en Belgique. »1 Et on ne parlera pas des autres types de discrimination que subissent les Afro-descendants. Selon un rapport d’Unia, « la discrimination, tant au travail que dans le logement, est basée sur de vieux stéréotypes dont nous avons hérité de notre passé colonial. Dans le secteur du logement, les propriétaires ont peur de louer leur bien à des personnes bruyantes et peu soigneuses. Cela montre à quel point les stéréotypes sont profondément ancrés dans la mémoire collective, et pose question sur les moyens à mettre en œuvre pour les combattre. »2

Dépasser les symboles, s’attaquer au racisme réel

Les moyens, parlons-en. Beaucoup rétorqueront que ce n’est pas en déboulonnant ou en dégradant des statues de la colonisation, comme on le fait ces temps-ci, que l’on combattra le racisme. D’autres diront que ces statues font partie de notre patrimoine et qu’elles appartiennent à l’histoire, au passé. D’autres encore avanceront que, plutôt que de les déboulonner, on pourrait les assortir d’une plaquette explicative, ce qui serait moins violent que de les renverser. Tout cela est vrai. Mais tout cela arrive trop tard. Dans un moment de révolte mondiale contre le racisme, il est presque inévitable que les symboles de la colonisation en prennent pour leur grade. Et on ne peut opposer aux activistes afrodescendants la violence symbolique que constitue le renversement de statues, alors que la violence du racisme, cette violence-là, ils la vivent aussi bien sur le plan réel que sur le plan symbolique et que rien de concret n’est fait pour la combattre. L’erreur, maintenant, serait de s’en tenir aux actions qui sont du ressort du symbole, sans s’attaquer aux méfaits du racisme dans la réalité. Et pour cela, il faudra un peu plus de courage politique que d’enlever l’une ou l’autre statue, ou de changer des noms de rue.

1S. Demart, B. Schoumaker, M. Godin, I. Adam, Des citoyens aux racines africaines : un portrait des Belgo-Congolais, Belgo-Rwandais et Belgo-Burundais, 2017.

2Unia, « Discrimination envers les personnes d’origine subsaharienne : un passé colonial qui laisse des traces », 2017.

Candice Vanhecke

Candice Vanhecke

Présidente de Be.One

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